L’effet de fluence : ami de la cuisine ?

[Ce travail d’étude et de recherche a été élaboré au cours de l’année scolaire 2017-2018 par 3 étudiantes de L3 en Psychologie sociale de l’Université Paris Nanterre – UFR SPSE : Carla Capuano, Clara Bruyant et Lucie Portet. Il a été supervisé par Monsieur Zerhouni. La publication des résultats de ce travail a été autorisée par les auteures de cette recherche].

L’effet de fluence, où comment le simple fait de percevoir une tâche comme étant difficile – à tort ou à raison – joue sur la motivation des individus. Ecrire une recette de cuisine dans une police illisible décourage les lecteurs, même si on les complimente sur leur performance juste avant qu’ils ne découvrent la recette !

La fluence renvoie à la facilité à traiter les informations disponibles sur un comportement donné, ce qui conditionne alors l’évaluation qui sera faite par l’individu dudit comportement. La fluence joue à la fois sur la simulation mentale du comportement et sur l’inférence des efforts qu’il nécessiterait pour être réalisé (Song & Schwarz, 2008) [5].

Introduction

Un individu est plus susceptible de s’engager dans une tâche donnée si celle-ci ne nécessite que peu d’effort. Partant de ce postulat, Song et Schwarz (2008) [5] ont montré à l’aide de trois études que l’effet de fluence impacte la motivation et la prédiction de l’effort. En effet, si la lecture d’un texte de type consigne ou instruction s’avère difficile, alors la tâche à réaliser sera jugée comme coûteuse en efforts, et la motivation à s’engager dans l’action sera minime. Ainsi, les résultats des études montrent que si une recette est rédigée dans une police difficile à lire, alors les participants vont juger sa réalisation comme difficile, longue et nécessitant de nombreuses compétences. Les participants sont moins motivés pour réaliser cette recette dans la condition où elle est difficile à lire que dans la condition inverse.

Le but de la présente recherche est de répliquer l’effet de fluence en y ajoutant un modérateur. Il s’agit d’une réplication conceptuelle, puisque nous retestons une hypothèse, avec une procédure différente. Notre modérateur est une variable provoquée : l’introduction d’un feedback positif ou négatif dans la procédure proposée par Song et Schwarz (2008) [5] permettrait de modifier l’effet des variables indépendantes sur les variables dépendantes.

Un feedback peut être défini comme un retour verbal et intentionnel sur le comportement d’un individu. Dans notre recherche, nous utiliserons des « feedbacks de référence à la norme » (Kluger & DeNisi, 1996) [3], aussi appelés feedbacks « sociaux » (Wilbert, Grosche & Gerdes, 2010) [3]. Il s’agit d’un type de feedback permettant de comparer les performances d’un individu aux performances d’un autre individu ou d’un autre groupe, alors considéré comme la « norme ».

Les expérimentations de Lecrique et Gosling (2004) [4] ont montré qu’un feedback négatif peut menacer le soi de l’individu investi dans la tâche fastidieuse. Le sujet juge alors ses compétences comme insuffisantes pour réaliser cette tâche. Cela peut entraîner un état de dissonance : l’individu ressent alors le besoin de réduire cette tension. En pratique, le feedback négatif adressé aux sujets de notre étude pourrait induire un ressenti d’incompétence chez les sujets, qui jugeraient alors la recette comme difficile et longue, et n’auraient donc que très peu envie de la réaliser. L’état de dissonance chez les individus pourrait les amener à se sentir “très bien” après le retour négatif sur leur performance par un procédé de rationalisation, c’est à dire un travail cognitif orienté vers la réduction de cette dissonance. Nous pouvons supposer que ces effets seront décuplés lorsque la recette est peu lisible, puisque l’individu sera engagé dans une tâche davantage fastidieuse. L’ajustement de la dissonance permet alors de restaurer l’estime de soi (Aronson, 1992) [4].

[NDLR : ici, l’aspect de l’estime de soi auquel les auteures font référence est en lien avec le sentiment d’auto-efficacité personnelle, tel que théorisé par Bandura (2002).]

A l’inverse, les feedbacks positifs renforcent le sentiment de compétence des individus (Vallerand & Reid, 1984) [6]. La réception d’un feedback « social » positif permettrait donc aux individus de maintenir ou d’augmenter leur niveau initial d’estime de soi et induire un ressenti de compétence. Ainsi, cela pourrait amener les sujets à juger la recette comme simple de réalisation et peu coûteuse en termes de temps. Ils se sentiraient bien après la réception du feedback. Ces effets pourraient être atténués lorsque la recette est illisible, puisque le sujet est engagé dans une tâche fastidieuse.

De ce fait, nous avons émis l’hypothèse générale selon laquelle un feedback modère l’effet de la police d’écriture d’un texte sur son évaluation. Ainsi, selon le type de feedback reçu par les sujets (i.e. positif vs négatif), ils percevront différemment la difficulté du texte.

Deux hypothèses opérationnelles découlent de cette proposition. La première stipule que pour les deux types de feedback reçus (négatif ou positif), la tâche est jugée plus difficile dans la condition recette illisible que dans la condition recette lisible. La seconde suppose que pour les deux types de police (illisible vs lisible), la tâche est jugée plus difficile avec un feedback négatif qu’avec un feedback positif.

Nous avons posé une seconde hypothèse générale selon laquelle les sujets ont une estime de soi différente selon le feedback qu’ils reçoivent (positif vs négatif) et la recette à laquelle ils sont exposés (illisible vs lisible). Cette idée conduit également à deux hypothèses opérationnelles. D’une part, pour les deux types de police (illisible vs lisible), le feedback positif augmente davantage l’estime de soi des sujets que le feedback négatif. D’autre part, les sujets soumis au feedback négatif ont une meilleure estime de soi en étant exposés à la recette lisible qu’illisible.

Méthode

Participants

Pour notre étude, nous avons divisé les participants en 4 groupes afin d’obtenir des effectifs assez similaires pour chacune des 4 conditions issues de notre plan factoriel. Nous avons donc au total 216 participants, hommes et femmes, âgés de 17 à 71 ans, soit une moyenne d’âge de 23,25 et un écart-type de 9,40. Il y a 50 hommes (33%) et 166 femmes (77%). Les participants sont répartis de la manière suivante : 54 participants dans le premier groupe, 53 dans le deuxième groupe, 55 dans le troisième groupe et 54 dans le quatrième groupe.

Matériel et procédure

Après avoir réalisé notre questionnaire sous quatre versions sur la plateforme GoogleForms, nous les avons partagées via les réseaux sociaux Facebook et Twitter. Cela nous a permis d’obtenir rapidement le nombre de participants nécessaire à notre étude. Nous avons diffusé les questionnaires dans différents groupes et via différents profils afin que les sujets ne puissent pas participer plusieurs fois à l’étude dans différentes modalités.

Les deux variables indépendantes étudiées dans cette étude étaient la police d’écriture du texte d’une part, ainsi que le type de feedback reçu par le sujet d’autre part. Concernant la police d’écriture, les sujets devaient lire la même recette que celle utilisée dans l’étude de Song et Schwarz (2008) [5] et étaient répartis en deux groupes indépendants : l’un soumis à la recette lisible, l’autre à la recette illisible.

Au niveau du feedback obtenu par les sujets à la suite de leur lecture, ces derniers étaient également répartis en deux groupes distincts : après sa lecture, la moitié des sujets était exposée à un feedback positif tandis que l’autre moitié recevait un feedback négatif. Dans la condition de feedback positif, un message s’affichait une fois la lecture terminée et indiquait au sujet « Vous avez mis moins longtemps à lire ce texte que la moyenne ! », avant qu’il puisse répondre aux questions posées. A l’inverse, en condition de feedback négatif, le message indiquait au sujet « Vous avez mis plus longtemps à lire ce texte que la moyenne ! ». Ainsi, nous avons utilisé un plan mixte : en 2 (police d’écriture : lisible vs illisible) x 2 (type de feedback reçu par le sujet : négatif vs positif).

Afin de tester l’effet des différentes variables indépendantes, nous avons eu recours à trois variables dépendantes. Les deux premières mesures étaient similaires à celles utilisées dans la procédure de Song et Schwarz (2008) [5], à savoir deux questions évaluant l’avis des sujets après leur lecture. La première était une estimation selon chaque sujet du temps que prendrait la réalisation de la recette (de 0 à 99 minutes). La seconde portait sur l’envie de chaque sujet de réaliser la recette, sur une échelle de Likert en 7 points (de 1 = “pas du tout” à 7 = “tout à fait”). A ces deux variables originelles, nous avons ajouté une dernière variable davantage liée à la mesure de l’effet du feedback sur l’évaluation des sujets. Les participants devaient ainsi répondre à une troisième question où ils estimaient comment ils s’étaient sentis après le retour sur leur performance (i.a. après le feedback), sur la même échelle de Likert en 7 points.

Résultats

Estimation du temps de réalisation de la recette

L’analyse de variance ANOVA effectuée ne présente aucun effet significatif des variables sur l’estimation du temps de réalisation de la recette par les sujets : que ce soit la police de la recette (F = 1, 215 ; p = 0.984), le type de feedback reçu (F = 1, 215 ; p = 0.222), ou un effet d’interaction entre la police et le type de feedback (F = 1, 215 ; p = 0.231).

Évaluation de l’envie de réaliser la recette

De même que pour l’estimation du temps de réalisation de la recette, l’analyse de variance ANOVA pratiquée n’indique aucun effet significatif des variables sur l’autoévaluation des sujets de leur envie de réaliser la recette : ni de la police de la recette (F = 1, 215 ; p = 0.063), ni du type de feedback reçu (F = 1, 215 ; p = 0.796). En revanche, l’effet d’interaction entre les deux variables est bien significatif (F = 1, 215 ; p = 0.018).

En comparant séparément deux à deux les conditions expérimentales via des Tests-t, les résultats obtenus en ce qui concerne la difficulté perçue par les sujets – à travers le temps de réalisation estimé et l’envie de réalisation – ne sont toujours pas significatifs. En effet, la comparaison des deux conditions de police de la recette ne montre pas de différence significative dans le temps de réalisation estimé (F = 217 ; p = 0.504), ni dans l’envie de réaliser la recette (F = 217 ; p = 0.066). En outre, la comparaison des deux conditions de feedback ne dévoile pas d’effets significatifs du temps de réalisation estimé (F = 0.108 ; p = 0.108), ni de l’envie de réaliser la recette (F = 217 ; p = 0.591).

Ressenti du sujet suite au feedback

L’analyse de variance ANOVA n’a pas montré d’effet significatif de la police d’écriture de la recette (F = 1 ; p = 0.941), ni d’effet d’interaction entre la police de la recette et le type de feedback reçu (F = 1 ; p = 0.462) sur le ressenti des sujets suite au feedback. En revanche, un effet principal significatif du type de feedback a été mis en exergue (F = 1, 215 ; p < 0.001). Les sujets ont témoigné d’un meilleur bien-être après avoir reçu un feedback positif qu’après être soumis à un feedback négatif.

Le Test-t utilisé pour comparer les deux conditions soumises à un feedback négatif n’a pas permis de montrer une différence significative entre les deux conditions de recette sur le ressenti des sujets (F = 108 ; p = 0.333).

Discussion

Les résultats ci-dessus ne permettent pas de valider intégralement notre première hypothèse selon laquelle le feedback modère l’effet de la lisibilité d’un texte sur son évaluation. En effet, seule l’envie de réaliser la recette semble influencée par le feedback reçu par l’individu, selon la recette – lisible vs illisible – à laquelle ce-dernier est exposé. A l’inverse, l’estimation par les individus du temps que devrait prendre la recette n’est pas influencée par le feedback reçu – quel que soit son type. Néanmoins, cette étude n’a pas non plus révélé l’effet de fluence obtenu dans l’étude de Song et Schwarz (2008) [5]. Les sujets n’ont pas montré de différence significative dans leur évaluation de la difficulté, qu’ils soient exposés à la recette illisible ou à la recette lisible.

Cette étude a tout de même permis de confirmer partiellement notre seconde hypothèse générale. Ainsi, le ressenti des sujets suite au feedback n’est pas influencé par la recette à laquelle ils sont exposés, mais varie bien selon le type de feedback reçu. Les sujets évaluent plus positivement leur bien-être lorsqu’ils sont soumis à un feedback positif qu’un feedback négatif. Toutefois, l’évaluation ne diffère pas en fonction de la lisibilité de la recette : les sujets se sentent aussi bien dans les deux conditions soumises au feedback positif ; le feedback négatif induit un ressenti moindre que le feedback positif, mais similaire que les sujets soient exposés à la recette illisible ou lisible.

Cette étude est une réplication conceptuelle de la procédure de Song et Schwarz (2008) [5], respectant les étapes de la démarche scientifique (théories – hypothèses – expérimentation – analyse des données) et possédant des limites. Une limite principale concerne le défaut de concordance entre les résultats obtenus par les auteurs initiaux et ceux de cette étude, provenant probablement davantage d’un biais méthodologique que théorique. En effet, notre étude est potentiellement soumise à des variables parasites, qui ont pu interférer sur les résultats. Nos questionnaires étant partagés via les réseaux sociaux, nous n’avons pas pu contrôler différents facteurs, tels que l’âge des sujets ou leur sexe (77% des participants sont des femmes). De plus, l’attention que les participants ont porté à la tâche demandée n’a pas été contrôlée : nous pouvons aisément supposer qu’en répondant à un questionnaire via un smartphone ou un ordinateur, les sujets ont pu ne pas être totalement impliqués dans la tâche, et éventuellement soumis à différentes distractions. Ceci pourrait être l’une des explications au fait que les résultats n’ont pas permis de répliquer ceux de Song & Schwarz (2008) [5]. Par ailleurs, une autre limite importante de cette étude réside dans le fait que la réception du feedback se fait en condition privée et non en condition publique. Selon Fong (2006) [2], la réception d’un feedback positif en condition publique peut conduire à ressentir des émotions négatives telles que de la honte ou de l’embarras. A l’inverse, la réception d’un feedback en condition privée peut inhiber les effets du feedback et n’avoir aucune conséquence cognitive ou émotionnelle sur le sujet. Nous pouvons donc nous interroger sur l’influence du contexte privé lors de la réception du feedback et souligner qu’il aurait été intéressant de comparer ce contexte avec une condition publique.

Bibliographie

[1] Aronson, E. (1992). The return of the repressed : Dissonance theory makes a comeback. Psychological inquiry, 3(4), 303-311.

[2] Belschak, F. D., & Den Hartog, D. N. (2009). Consequences of positive and negative feedback: The impact on emotions and extra‐role behaviors. Applied Psychology, 58(2), 274-303.

[3] Delaval, M. (2014). Améliorer la réussite en statistiques des étudiants en psychologie : influence du feedback de comparaison sociale ou temporelle délivré dans un environnement numérique. Doctoral dissertation, Université Rennes 2.

[4] Lecrique, J. M., & Gosling, P. (2004). Feedback négatif, degré d’engagement et voies de réduction de la dissonance dans le paradigme de la tâche fastidieuse. JL. BEAUVOIS, RV. JOULE, JM. MONTEIL, Perspectives cognitives et conduites sociales (IX), Rennes: PUR, 475p, 385-418.

[5] Song, H., & Schwarz, N. (2008). If it’s hard to read, it’s hard to do: Processing fluency affects effort prediction and motivation. Psychological Science, 19(10), 986-988.

[6] Vallerand, R. J., & Reid, G. (1984). On the causal effects of perceived competence on intrinsic motivation: A test of cognitive evaluation theory. Journal of Sport Psychology, 6(1), 94-102.

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