Crédits : silicon.fr

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Pour les 650 millions d’internautes chinois, l’année 2015 commence sur les chapeaux de roues mais ne prend pas forcément la tournure à laquelle ils s’attendaient. A partir du 1er mars, le Bureau National de l’Information sur Internet appliquera son nouveau règlement concernant l’identité des internautes sur la toile. L’inscription sur n’importe quel média numérique devra s’effectuer sous le vrai nom de l’utilisateur. La nouvelle année sera donc marquée en Chine par la fin de l’anonymat sur Internet

Cette mesure radicale n’est pas si surprenante dans l’Empire du Milieu, lorsque l’on sait que le gouvernement n’a eu de cesse de renforcer la censure l’année précédente : accès bloqués à Google, à Gmail puis aux VPN (réseaux privés virtuels qui permettaient de surmonter certaines restrictions de réseau pour quelques dollars par mois). Dans un contexte toujours plus contraignant, la question de la liberté d’expression se pose alors. Quel avenir pour ces internautes désireux de prendre la parole ?

L’anonymat, un droit réellement protégé ?

Crédits : tigran.ch Artist : Tigran Tsitoghdzyan Mirror (2012) Oil Painting

Crédits : tigran.ch
Artist : Tigran Tsitoghdzyan
Mirror (2012) Oil Painting

Nous, occidentaux, nous nous sentons peu concernés par ces formes d’oppressions virtuelles toujours plus menaçantes. Nous nous confortons dans l’idée d’une démocratie qui défend nos droits, nos libertés et sommes très attachés à la notion de vie privée. Et pourtant… L’arrivée du Web 3.0 et de ce qu’on appelle communément le « Big Data » menacent discrètement mais progressivement nos intérêts. Nos vies sont de plus en plus dépendantes des nouvelles technologies et notamment d’Internet, et les gouvernements comptent bien profiter de cette dépendance. Contrôle de nos faits et gestes, censure, enregistrements, collecte d’informations… L’anonymat  est justement la condition indispensable pour échapper à la surveillance abusive mise en place dans de très nombreux pays, surveillance le plus souvent effectuée à notre insu. Personne n’est aujourd’hui épargné.

Avant l’affaire Edward Snowden, beaucoup auraient considéré ces propos comme la conséquence d’une paranoïa exacerbée. « Big Brother n’est que fiction ! » aurait déclamé un innocent. L’anonymat en ligne est un problème d’autant plus complexe qu’il est commode d’avoir la sensation de passer incognito sur le Net tout en étant complètement à découvert.

Les limites de l’anonymat : entre problème éthique, violation des droits et nécessité d’encadrement

Plus qu’une affaire d’éthique, le non-anonymat violerait-il nos droits fondamentaux ? Le numérique reste un espace où nos droits doivent être respectés, mais de quels droits s’agit-il réellement ? L’anonymat sur Internet semble bien difficile à définir juridiquement…

L’anonymat possède bien entendu ses effets pervers : l’utilisation d’un pseudonyme génère bien souvent le sentiment de détenir une certaine position de pouvoir et de supériorité par rapport aux autres internautes, anonymes ou non. En se persuadant d’être non identifiable, il est plus facile de s’abandonner à des comportements déplacés, ceux-ci engendre alors des commentaires haineux et malveillants. En argot Internet, ces internautes indélicats portent le nom de « trolls » ; ils s’amusent à provoquer des polémiques jusqu’à tenter d’imposer leurs idées ou altérer la bonne tenue d’un forum. Aujourd’hui, suite à la prolifération de ces derniers, le contrôle des commentaires est presque devenu un second métier, surtout sur les sites d’information où les débats sur les actualités dites « sensibles » tournent vite aux propos racistes et aux règlements de compte. Si le simple fait de recourir à un pseudonyme provoque ces comportements, jusqu’où iront ceux qui se cachent derrière plusieurs adresses IP anonymes ?

Il est certain qu’un anonymat total ne peut être admis sachant qu’il permettrait d’agir en toute impunité vis-à-vis de l’Etat. Les abus seraient indénombrables, les garants de l’ordre public perdraient toute crédibilité face à ce désordre virtuel. Pire encore, dans un contexte de lutte active contre le terrorisme, il deviendrait un réel danger quant à la protection des citoyens. Mais alors, si assurer l’intégrité de l’identité des internautes n’est pas l’objectif premier, que pouvons-nous espérer de la loi ?

Même floues et parfois contradictoires, il existe bel et bien des règles délimitant l’utilisation d’Internet. L’article 1 de la loi informatique et libertés du 6 janvier 1978 stipule que :

« l’informatique doit être au service de chaque citoyen. […] Elle ne doit porter atteinte ni à l’identité humaine, ni aux droits de l’homme, ni à la vie privée. »

Le respect de la vie privée constitue d’ailleurs un des droits les mieux reconnus par le système juridique. Non-anonymat ne signifie pas la suppression de notre vie privée sur la toile. Les problématiques liées à la protection de cette dernière sont nombreuses et l’encadrement se doit d’être efficace. En 2013, la France, par le biais de la CNIL (Commission Nationale de l’Informatique et des Libertés) s’était insurgée contre le géant Google et sa politique de confidentialité non conforme avec la loi française. L’année suivante, grâce à la Cour de Justice de l’Union européenne, les internautes ont obtenu la possibilité de demander la suppression de contenus et de résultats dans le moteur de recherche. Un « droit à l’oubli » qui comporte des failles puisqu’un tiers des demandes ne sont pas exécutées.

Anonymat 3.0, nouvel enjeu du XXIème siècle ?

L’anonymat apparaît primordial lorsqu’il faut se défendre contre une entité supérieure et autoritaire. On se souvient du « Printemps arabe » et du rôle efficace qu’ont tenu Internet et les réseaux sociaux. La recherche d’anonymat serait-elle le nouvel objectif des années à venir ? En ce moment même, un jeu de cache-cache digital se met en place, avec certes de nombreux perdants mais aussi de grands gagnants à fort pouvoir d’influence.

Edward Snowden, Julien Assange, Bradley Manning, et plus récemment Hervé Falciani en France sont tous devenus célèbres pour avoir dénoncé des systèmes malveillants mais adroitement dissimulés. On les appelle les « lanceurs d’alertes », nouvelle expression aujourd’hui connue de tous. Pour certains, ils représentent des dangers imminents qu’il faut faire taire, pour d’autres de véritables héros, gardiens de la liberté et de la justice. Le débat est grand et risque de durer. Néanmoins, ces lanceurs d’alerte ne peuvent exister et réussir à contourner un lobbying puissant sans le couvert d’un parfait anonymat durant leur investigation.

Crédits : Anonymous

Crédits : Anonymous

N’oublions pas ceux qui font de la protection de l’anonymat leur crédo, leur vocation, la règle principale de leur organisation : les hackers d’Anonymous. Ceux-ci mènent un combat idéologique et sont un bel exemple de cette nouvelle ère. Ils se déclarent être la voix du peuple et leur slogan « We are Anonymous. We are Legion. We do not forgive. We do not forget. Expect us. » a déjà fait le tour du monde. Contre-pouvoirs, actifs défenseurs de toutes les libertés ou manipulateurs ? Les perceptions sont plurielles et parfois ambivalentes. Toujours est-il qu’il semble bien difficile de nier leur influence grandissante.

A présent, la recherche de l’anonymat virtuel est de plus en plus prégnante : une tendance qui s’explique par un manque de confiance grandissant vis-à-vis des gouvernements. Du plus simple au plus complexe, de nombreux outils promettant cet anonymat en ligne voient le jour. Les internautes sont séduits par les systèmes dits « amnésiques » pour se défendre contre les gouvernements ou les entreprises désireuses de collecter un maximum de données sur ses potentiels clients. Une quête pour le moins paradoxale puisque nous sommes de plus en plus tenus à construire notre e-réputation.

Sources :

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Auteure de ce billet :

Cécile Delhomme
Etudiante en Master Communication et Média à l’ESG Management School. Impressionnée par l’avancée des nouvelles technologies, je m’intéresse tout particulièrement aux répercussions de celles-ci sur notre société. Curieuse, j’aimerai pouvoir vivre plus de 150 ans pour continuer à être actrice et témoin de l’évolution de notre planète à très long terme !

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