, Vers la déshabituation d’une humanité qui débloque

Mohamed AchahbarVers la déshabituation d’une humanité qui débloque… (?)

Ce texte a été écrit et posté par Mohamed Achahbar dans Facebook le 17/11/2015. Il est publié ici avec l’accord de l’auteur et, commenté plus bas.
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J’ai mal à ma France mais …
… on s’habitue à tout.
On s’habitue à la guerre, à la mort, aux douilles qui tombent en Afghanistan comme dans un lycée public et maintenant au Bataclan. On s’habitue à la mise en scène de l’émotion, à ceux qui pleurent face à la caméra.
On s’habitue à l’ossuaire de 3,5 tonnes des purges staliniennes, de voir le chinois financer la balle de son exécution.
Au racisme, aux expulsions, aux gardes à vue, à la dictature des sondages, à Le Pen au second tour.
On s’habitue à voir les marchands d’armes prôner la paix, à voir toujours les mêmes mourir de faim.
On s’habitue à l’intégrisme, aux fanatiques, à l’assassinat de nos leaders, à la liberté de la presse sous verrou.
On s’habitue à voir des magazines se multiplier et les journaux disparaître.
On s’habitue à la marée noire, aux billets verts rougis de sang, aux grenelles sans environnement, aux aides pour l’industrie automobile française, à la pollution.
On s’habitue à l’Amazonie qui brûle, aux langues vivantes qui meurent, à la globalisation.
On s’habitue à la pédophilie sur internet, au tourisme sexuel aux Philippines, aux multirécidivistes, à la justice sans balance.
On s’habitue à la Tchétchénie qui meurt, la Géorgie piétinée, à la Turquie qui garde la demeure sans y entrer.
On s’habitue à l’assassinat d’Anna Politkovskaïa, aux nostalgiques du IIIème Reich, à la Gaza-strophe, à la mort d’Yitzhak Rabin

On s’habitue aux flics qui nous écartent les jambes, aux arrestations, à l’oppression du béton, au trafic de drogue, au RMI, au chômage, au CV anonyme, aux voies sans issue, aux émeutes, aux bavures, à l’alcool, aux femmes battues, aux enfants maltraités, aux vacances du secours populaire, aux sourires les menottes aux poignets.
On s’habitue à la répression, à la baisse du niveau scolaire, aux minettes de 14 ans qui veulent en paraître 20.
On s’habitue au féminisme bafoué, aux pubs où les femmes dénudées vendent des lunettes.
On s’habitue à l’antisémitisme, aux contrôles par le faciès, de voir toujours les mêmes parler, les mêmes se taire.
On s’habitue à ceux qu’ils protègent d’un bouclier fiscal, à ceux à qui, ils retirent la couverture sociale, aux restos du cœur, à l’absence de l’Abbé Pierre.
On s’habitue aux 40 soldats morts si loin de leur patrie, si près de Kaboul de Bagdad. On s’habitue aux “Casse-toi, pauvre con!”, à “l’Homme africain qui n’est pas suffisamment entré dans l’Histoire”, aux effets bénéfiques de la colonisation, à la disparition de l’Histoire dans les lycées.
On s’habitue à l’identité nationale, à l’immigration choisie, aux cris de singe dans les stades.

On s’habitue …

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Ce qui est exprimé ci-dessus est intéressant à plusieurs titres et, nous incite à réfléchir sur l’impact à court, moyen et long terme, sur la population française, des événements horribles, d’une violence jamais connue depuis la seconde guerre mondiale, qui se sont produits à plusieurs reprises en 2015 sur notre sol.

Dans son texte, Mohamed émet l’hypothèse ou plutôt s’étonne (?) que l’Homme soit capable de s’habituer à tout, même au pire… Ce qui, en d’autres temps, aurait pu (ou aurait dû) appeler de notre part des comportements d’opposition, de rébellion, de rejet… engendre aujourd’hui ce que Mohamed considère comme de nouvelles habitudes qui se sont insinuées petit à petit et, en dépit de notre volonté personnelle d’accepter qu’elles deviennent des habitudes !

La question que Mohamed pose est véritablement intéressante “peut-on réellement et raisonnablement, (continuer à) s’habituer à tout et même au pire ? Si oui, pourquoi et si non, pourquoi ?“.

L’exposition répétée aux attentats qui se sont produits à Paris le 13 novembre 2015 a réactivé la douleur occasionnée par ceux du 7 janvier 2015 et, nous pousse désormais à nous poser les questions suivantes :

  • Comment faire pour continuer à vivre tandis que d’autres ont perdu la vie ?
  • Comment vivre en se préparant à ce que le pire se reproduise ?
  • Pourquoi l’humanité semble-t-elle avoir changé de paradigme ?
  • Comment rompre le cycle infernal dans lequel habituation rime avec résignation ?

Une étude montre qu’être longtemps exposé à la violence produit un nombre de réponses négatives telles que des palpitations, de la peur, de la gêne, des sueurs et du dégoût. Il est à craindre également, dans notre contexte, l’explosion du nombre de personne en Etat de Stress Post-Traumatique1.
Cependant, d’autres études montrent qu’être longtemps exposé à la violence réduit ou habitue l’impact psychologique. Finalement, l’individu est capable de se désensibiliser émotionnellement et cognitivement à la violence.2

L’expression “on s’habitue à tout” peut interpeller les psychologues parce qu’elle fait référence au concept de l’habituation.

Habituation : que disent les lois du conditionnement ?

Dans « HABITUATION, psychologie », Encyclopædia Universalis [en ligne] Jean-François RICHARD définit le phénomène de l’habituation comme suit :

“Terme désignant la diminution progressive et la disparition d’une réponse normalement provoquée par un stimulus lorsque ce dernier est répété. Ainsi, la réaction électrodermale engendrée par la présentation d’un stimulus nouveau, une lumière par exemple, disparaît au bout d’un certain nombre de présentations de ce même stimulus.
On peut rapprocher l’habituation de l’extinction, qui désigne aussi la disparition d’une réponse à la suite de la répétition d’un stimulus. Mais ce second terme s’applique à la disparition d’une réponse conditionnée lorsque le stimulus conditionnel est répété sans être suivi de renforcement. Le terme d’habituation s’emploie pour une réponse inconditionnelle non apprise, telle que la réaction d’orientation observée lorsqu’un stimulus nouveau apparaît dans le champ perceptif.”

Sur ce site, l’habituation est définie comme suit : “Diminution graduelle de l’intensité ou de la fréquence d’apparition d’une réponse. Cette diminution fait suite à la présentation répétée d’un stimulus inconditionnel spécifique.”

Le phénomène de l’habituation initialement décrit par Ivan Pavlov (induit par le conditionnement classique ou dit répondant) et par Frédéric Skinner (induit par le conditionnement instrumental ou dit opérant), est un type d’apprentissage3 qui implique :

  • un traitement de l’information, la mémorisation et la construction de nouvelles représentations cognitives dépendantes du contexte d’exposition aux stimuli,
  • une adaptation sensorielle (extinction de réactions physiologiques spécifiques à la présentation de stimuli),
  • la suppression de comportements de réponse spécifiques :
    • suppression de la réaction conditionnée, c’est-à-dire apprise,
    • ou de la réaction inconditionnelle, c’est à dire non apprise,
  • une réaction émotionnelle apprise à l’origine de la suppression du comportement d’alerte ou d’orientation par exemple. Ainsi, un individu ayant fait l’objet d’une habituation n’optera plus la fuite mais pourra, selon les cas, opter pour le repli, l’évitement, la résignation apprise…

Sensibilisation

L’exposition répétée à une situation stimulante, avec ou sans conséquence défavorable, n’engendre pas l’habituation de tous les sujets. Cette exposition peut, dans certains cas, entraîner – à l’inverse de l’habituation – une augmentation de la réponse d’alerte. Ce phénomène est appelé sensibilisation.

A la sensibilisation est associé un risque de généralisation du stimulus (lorsque le stimulus conditionnel est associé à un stimulus inconditionnel). Ainsi, par exemple, entendre les sirènes des pompiers, du SAMU ou des policiers peut entrainer le même effroi et susciter les mêmes effets physiologiques et cognitifs que le fait de découvrir les vidéos des attentats à la télévision, quelques minutes ou heures après le drame.

La désensibilisation correspond, quant à elle, à un procédé et à des techniques spécifiques utilisés pour apprendre à un individu à se libérer d’une phobie ou d’une anxiété occasionnée par la survenue (ou la crainte de la survenue) de stimuli aversifs.

Conclusion

Nous avons tous été exposés mais, certains individus présentent une sensibilisation, tandis que d’autres présentent une habituation.
Dans le contexte dans lequel se sont trouvés les Français en janvier et en novembre 2015, l‘enjeu fondamental est désormais de rétablir un sentiment de sécurité intérieure et extérieure.
Cela implique :

  • de prendre en charge la désensibilisation des populations, pour les aider à se libérer du traumatisme et aussi à mieux y faire face dans l’avenir,
  • la “déshabituation au pire” des populations touchées par l’habituation et de lutter contre la résignation apprise,
  • de renforcer le sentiment d’efficacité personnelle de chacun pour se désensibiliser et/ou réussir à ne pas s’habituer au pire.
    Bandura en 2002 définit ainsi la notion d'”efficacité personnelle” :

“L’efficacité personnelle perçue concerne la croyance de l’individu en sa capacité d’organiser et d’exécuter un comportement visant à produire un résultat souhaité”.
Dans le cas présent, le résultat souhaité serait de pouvoir continuer à vivre normalement. Comment aider l’individu à croire de nouveau à sa capacité d’organiser et d’exécuter les comportements qui lui permettront d’atteindre le résultat souhaité ? De quels comportements s’agit-il ?
Selon Bandura, les individus ne sont pas directement (et uniquement) conditionnés par des stimuli externes. En effet, il considère que le fonctionnement humain est régi par un modèle de triple réciprocité dans lequel interagissent environnement, comportements et facteurs cognitifs et personnels. Les êtres humains apprennent aussi par l’observation. Ainsi, un individu peut être amené à modifier un comportement en observant ceux d’un autre individu et leurs conséquences.
Conformément au principe de l’apprentissage social qui comporte 2 composantes (l’apprentissage par l’observation et l’apprentissage vicariant), dans un contexte traumatisant comme celui qu’ont vécu les Parisiens en janvier et en novembre 2015, un individu pourrait être plus enclin à l’habituation et à la résignation acquise, si les conséquences observées de ce comportement sont positives pour ceux qui, autour de lui, les adoptent. Le mimétisme social entre également en jeu. Selon cette hypothèse, l’habituation pourrait être contagieuse…

Sans minimiser l’importance de la mémoire pour nos morts, il s’agit donc de permettre aux individus de se déshabituer du pire et, de “désapprendre” les conséquences psychologiques, physiologiques et émotionnelles des événements traumatisants et successifs de 2014, pour pouvoir finalement réapprendre à vivre dans un monde bouleversé, reconfiguré et devenu anxiogène.

L’enjeu, tant individuel que collectif, est donc précisément comme le sous-entend Mohamed, de ne pas (voire de ne plus), s’habituer à vivre dans l’habitude du pire.

Sources: 

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